Acte II : L'ARMP valide le casse du siècle

La semaine dernière, nous évoquions ce que beaucoup qualifient désormais de "casse du siècle" : la tentative de prise de contrôle du plus grand projet de l’histoire de la Mauritanie. Un investissement estimé à près d’un milliard de dollars, financé par la Banque Africaine de Développement (BAD) et d'autres bailleurs de fonds (AFD, Banque Mondiale...).

Deux des trois entités qui avaient soumissionné pour le projet ont déposé des recours auprès de l'ARMP. Celle-ci, malgré les irrégularités évidentes, vient de valider le résultat de l’évaluation.

Aujourd’hui, en exclusivité, nous vous démontrons comment l’ARMP, sensée être l’autorité suprême et garante de la transparence des procédures, valide cette évaluation au profit du lobby représenté par TYPSA/MG. Les procès-verbaux de l’ARMP sont une reconnaissance explicite de la nullité de la procédure et la complicité de l’ARMP.

Suite au recours des deux bureaux WSP et ARTELIA/CESI contre la décision de la SOMELEC, l’ARMP a statué en faveur de l’évaluation de la SOMELEC et a publié les procès-verbaux des décisions qui sont téléchargeables sur le site de l'ARMP.


Procès-verbal WSP

Procès-verbal ARTELIA/CESI


Nous avons soumis ces deux décisions à un expert de la passation de marchés réputé et reconnu dans un pays voisin et qui est très familier de la passation de marchés et du droit mauritaniens. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ARMP a totalement perdu sa crédibilité en validant une telle évaluation malgré les irrégularités patentes que les procès-verbaux de cette dernière reconnaissent.


Le premier constat qu’il a fait en analysant les deux documents est que celui de WSP ne comporte pas les arguments développés par ce dernier dans la partie discussion. C’est une omission qui interroge fortement, quand on sait que WSP est le candidat qui menace fortement TYPSA/MCG, comme le montre le classement des notes techniques. 

1- Procès-verbal de WSP


La réponse de la Commission d’Intervention de la SOMELEC constitue, en elle-même, un aveu d’irrégularités graves entachant l’ensemble du processus d’évaluation. Elle reconnaît explicitement des erreurs factuelles, notamment le comptage erroné des références (12 au lieu de 10), ainsi qu’une évaluation incohérente de la méthodologie, pourtant qualifiée de « bonne » malgré l’absence totale de contenu structurant (planning, plan qualité, valeur ajoutée). Une telle appréciation relève de l’arbitraire.


Plus grave encore, la question du personnel révèle une défaillance majeure : aucune expérience n’a été attestée. En suivant la logique de la CMI de la SOMELEC, le personnel aurait dû avoir une note de 0. Sur quelle base alors la CMI a attribué une note de 81,62/100 à WSP, alors que ce critère représente jusqu’à 70 % de la note technique ? Cette contradiction suffit, à elle seule, à discréditer l’évaluation.

Que veut dire une évaluation globalement régulière ? Une évaluation doit être régulière ou pas. L’ARMP reconnait dans son verdict que les notes techniques ne sont pas exactes et que leur ajustement n’a pas d’effet sur les conclusions de l’évaluation et n’a pas d’incidence sur le classement final. Quel classement final ? Le classement final dépend aussi des offres financières des candidats car le système d’évaluation est un système fondé sur la pondération entre les offres techniques et financières et la moindre variation des notes techniques peut bouleverser l’issue de la compétition. 


La seule manière donc pour l’ARMP d’aboutir à un tel verdict est d’avoir eu accès aux offres financières des candidats. Ce qui est totalement interdit, même pour la SOMELEC, avant l’ouverture officielle des offres financières. Mais avec la SOMELEC, ceci n’est pas surprenant. Nous avons déjà relevé un appel d’offres où la commission de la SOMELEC avait ouvert les enveloppes financières pour en modifier les montants. Et apparemment, ceci serait monnaie courante à la SOMELEC. 


En réalité, les manquements reconnus ne sont pas marginaux comme le dit l’ARMP : ils sont de nature à fausser entièrement les résultats et à compromettre la crédibilité de la procédure dans son ensemble.


2- Procès-verbal de ARTELIA/CESI

TYPSA/MCG a 27 références en postes HT, ce qui est énorme par rapport à l’expérience connue de TYPSA. Nous rappelons que TYPSA n’a jamais été classé devant ARTELIA ni GOPA TECH en projets de lignes et postes HT. De sources internes à la SOMELEC, TYPSA n’aurait que 2 références en lignes et 3 en postes HT. Nous sommes loin des 27 décomptés par la CMI de la SOMELEC !
Comme pour WSP, la CMI dit que les expériences des experts n’ont pas été attestées ce qui est contradictoire avec le fait de leur donner des notes. 

Comme pour WSP, l’ARMP reconnait qu’il y a des ajustements à faire dans les notes techniques et que ceci n’a aucune incidence sur le classement final. L’évaluation est une pondération entre la qualité et le coût, donc n’importe quelle variation peut avoir des effets sur le classement final.

Mais l’objectif de la SOMELEC et de l’ARMP est d’éliminer carrément CESI/ARTELIA ainsi que GOPA TECH. En effet, ces deux bureaux représentent un réel danger pour TYPSA/MCG car ils sont des connaisseurs du marché mauritanien. La stratégie du lobby est la suivante :
-       ARTELIA/CESI et GOPA TECH n’atteignent pas le seuil de qualification technique. GOPA TECH et ARTELIA sont des bureaux connus et les principaux concurrents classiques de TYPSA sur ces projets d’énergie. Leurs prix sont peut-être beaucoup plus compétitifs que TYPSA, il faut donc s’assurer qu’ils ne soient pas qualifiés techniquement.
-       WSP est un bureau canadien qui n’a pas l’habitude du marché mauritanien et dont les prix sont sûrement chers. La SOMELEC lui donne une note qualificative mais s’assure de mettre assez d’écart avec TYPSA/MCG pour que cet écart soit irrattrapable après l’ouverture des offres financières.

Quelle crédibilité accorder à une autorité de régulation qui, aux yeux de tous, s’assume dans une telle complaisance ?

Ici, rien n’est caché, rien n’est spéculatif. Tout est consigné dans les procès-verbaux de l’ARMP. Des documents officiels accessibles à tous. Autrement dit : la preuve est exposée au grand jour.

Et pourtant, l’ARMP n’en a cure. Elle avance, elle valide, elle entérine — avec une célérité qui interroge. Pourquoi cette précipitation ? Parce qu’il fallait aller vite. Valider vite. Boucler vite. Avant que les bailleurs de fonds ne regardent de trop près. Avant que l’évidence ne devienne impossible à ignorer. En parfaite convergence avec les intérêts d’un lobby dont la main mise sur ce projet ne fait plus de doute.

Face à un scandale d’une telle gravité, et au risque réel de voir dévoyé le projet le plus important de l’histoire de la Mauritanie, il n’existe plus que deux issues claires pour en reprendre le contrôle :
  • Soit les bailleurs de fonds assument pleinement leurs responsabilités en annulant la procédure en cours et en imposant une réévaluation indépendante, seule capable de rétablir un minimum de crédibilité et de transparence. 
  • Soit, face à la défaillance manifeste des mécanismes nationaux — du Gouvernement à l’ARMP —, la Présidence de la République intervient comme ultime rempart pour stopper cette dérive et restaurer la crédibilité de l’État sur un projet de près de 800 millions de dollars, présenté pourtant comme emblématique dernièrement par le Président de la république. 
Dans tous les cas, l’inaction ne serait rien d’autre qu’une validation implicite de ce qui s’apparente désormais à un véritable détournement de l’intérêt général.

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